Réf. Eckert & al. 2011 - P

Référence bibliographique complète

ECKERT, N., CASTEBRUNET, H., GIRAUD, G. 2011. Impact des fluctuations climatiques sur l’activité avalancheuse dans les Alpes Françaises. Proceedings colloque SHF : «Eaux en montagne», Lyon, 16-17 mars 2011. pp 83-90. [Etude en ligne]

Résumé : La réponse aux fluctuations climatiques des avalanches reste peu documentée. Cette étude s’intéresse à l’évolution du nombre d’avalanches par hiver dans les Alpes françaises durant les dernières décennies et à ses liens avec le climat. Les travaux se basent sur une chronique d’évènements, l’Enquête Permanente sur les Avalanches (Cemagref), et sur des données nivo-météorologiques issues de la chaîne de modèles Safran-Crocus-Mepra (Météo-France).

Abstract: Response of snow avalanche activity to climate fluctuations remains poorly documented. The aim of this study is to quantify the evolution of avalanche counts per winter in the French Alps during the last decades, and its links with climate. The work is based on a chronicle, the Avalanche Permanent Survey (Cemagref), and on snow and weather data from the Safran-Crocus-Mepra model chain (Météo France).

Mots-clés

 

 

Organismes / Contact

• Cemagref, UR ETGR, 2 rue de la papeterie, 38 402 Saint-Martin d’Hères
• Météo-France, CEN, 1441, rue de la Piscine, 38 402 Saint-Martin d’Hères

Ce travail a été effectué principalement dans le cadre du projet ECANA soutenu par la DGPR du MEEDDM. Il a également bénéficié des apports méthodologiques du projet MOPERA (ANR-09-RISK-007-01), et de discussions/travaux menés dans le cadre d’un PHC Alliance avec l’université de Leeds (soutient du British Council et du Ministère Français des Affaires Etrangères et Européennes).

 

(1) - Paramètre(s) atmosphérique(s) modifié(s)

(2) - Elément(s) du milieu impacté(s)

(3) - Type(s) d'aléa impacté(s)

(3) - Sous-type(s) d'aléa

 

 

Avalanches

 

 

Pays / Zone

Massif / Secteur

Site(s) d'étude

Exposition

Altitude

Période(s) d'observation

Alpes françaises

 

 

 

 

1958-2009

 

(1) - Modifications des paramètres atmosphériques

Reconstitutions

 

Observations

Les fluctuations récentes du climat montagnard sont assez bien documentées en Europe et en Amérique du Nord [e.g. 1]. Pour les Alpes françaises, elles ont été étudiées par Météo France en intégrant l’ensemble des données disponibles dans un modèle météorologique associé à un modèle d’évolution du manteau neigeux [2,3]. Une tendance nette au réchauffement depuis la fin du petit âge glaciaire est désormais bien établie. Ce réchauffement n’a toutefois pas été constant, avec des périodes d’augmentation de température moins marquées, voire de refroidissement, et, au contraire, une accélération du réchauffement sur la période 1985-2000. L’une des conséquences les plus directes est la diminution de l’enneigement à basse et moyenne altitude, à la fois en termes de cumul et de durée, mais l’on observe aussi une augmentation de la variabilité, notamment des températures hivernales [4]. (…)

Modélisations

 

Hypothèses

 

 

Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

 

 

(2) - Effets du changement climatique sur le milieu naturel

Reconstitutions

 

Observations

 

Modélisations

 

Hypothèses

 

 

Sensibilité du milieu à des paramètres climatiques

Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

 

 

 

(3) - Effets du changement climatique sur l'aléa

Reconstitutions

 

Observations

Introduction

(…) L’étude du lien entre activité avalancheuse et covariables nivo-météorologiques constitue la base des méthodes de prévision du risque avalanche [e.g. 5]. Sur des échelles de temps plus longues, la relation avalanche-climat a été étudiée du point de vue de la recherche des variables explicatives les plus pertinentes [e.g. 6]. Des variables locales sont en général utilisées, mais de bonnes corrélations entre les périodes de forte activité avalancheuse et des anomalies dans les variables synoptiques ont également été mises en évidence [e.g. 7]. Sur des échelles de temps encore plus longues, des données avalancheuses indirectes ont montré que des avalanches majeures qui se produisaient durant le petit âge glaciaire ne se sont plus produites durant les dernières décennies [e.g. 8]. De même, des modèles d’évolution du manteau neigeux suggèrent qu’une modification des types de déclenchement (moins d’avalanches de neige sèche et plus d’avalanches de neige humide) est d’ores et déjà en cours [9], et que cette évolution est destinée à se poursuivre sous scénario de changement durant le 21ème siècle [10], en particulier à basses et moyennes altitudes [11].

Néanmoins, la recherche de tendances systématiques dans des séries de données avalancheuses reste une question assez peu abordée dans la littérature scientifique, et des preuves claires de non stationnarité n’ont que rarement été rapportées. Ainsi, des études [12,13] suggèrent que l’activité avalancheuse est restée globalement inchangée en Suisse entre 1950 et 2000. La raison principale de la non concordance entre les tendances détectées sur les données avalancheuses indirectes et/ou de manteau neigeux et l’absence de tendance sur les données avalancheuses directes est sans doute le déficit de séries de données d’avalanches longues, homogènes et fiables. Un déficit de méthodes statistiques adaptées au problème complexe de l’extraction d’un signal climatique d’une série de données d’avalanche est également vraisemblable. Le Cemagref (UR ETNA) et ses partenaires ont donc récemment développé des méthodes de traitement permettant d’exploiter au mieux une série d’observations exceptionnelle, l’Enquête Permanente sur les Avalanches (EPA) [14, 15]. Plus spécifiquement, l’objectif de cette communication est de rendre compte du travail effectué conjointement avec Météo France (Centre d’étude de la Neige) et portant sur les décomptes d’avalanche à l’échelle annuelle et leurs liens avec un ensemble de covariables nivo-météorologiques.

Résultats de la présente étude

Nombre d’avalanches moyen par couloir et par an : La fréquence annuelle des avalanches sur un couloir moyen de l’EPA à l’échelle des Alpes françaises est globalement assez peu structurée sur la période d’étude, avec de très fortes variations d’un hiver sur l’autre expliquant l’essentiel de la variabilité du signal temporel observé. Les tendances à basse et moyenne fréquence mises en évidence par les modèles utilisés ne correspondent donc pas à une évolution systématique très marquée, de sorte que, pour les deux modèles, l’intervalle de crédibilité à 95% sur la tendance recouvre la quasi-totalité de la variabilité interannuelle.

Les estimateurs annuels permettent de retrouver les hivers « exceptionnels ». Ainsi, avec un seuil « classique » de détection de valeurs fortes/faibles de +/- 1,5 écarts types, on met en lumière les hivers 1950/51, 1977/78, 1985/86, 1994/95 et 1998/99 comme des hivers de forte activité qui comptent parmi les hivers avalancheux historiques de référence [22]. 1947/48, 1948/49, 1955/56, 1963/64, 1972/73 et 2006/07 sont quant à eux classifiés comme des hivers de faible activité. A part une certaine concentration des valeurs faibles au début de la période d’étude, il est donc difficile de déceler une évolution au cours de la période d’étude de la fréquence/répartition des hivers faibles/forts. En effet, la concentration des valeurs faibles au début de la période d’étude est sans doute, malgré la filtration des données, en partie liée au caractère non systématique de la collecte EPA avant 1965. En outre, détecter une concentration anormale de valeurs faibles/fortes sur une période courte est un problème statistique difficile. Ceci rejoint le constat d’une évolution systématique modérée du rythme auxquels les avalanches se sont produites sur la période d’étude.

La tendance à basse fréquence apporte tout de même des informations intéressantes. On observe une tendance à l’augmentation de 0.008 avalanches par hiver et par couloir au cours de la première moitié de la période d’étude. Au cours la seconde moitié, la tendance est à la diminution de -0.007 avalanches par hiver et par couloir. Ces deux tendances sont proches du seuil de significativité à 95%. La transition, peu brutale, se fait par une dizaine d’hivers de « haut régime » entre 1976/77 et 1985/86 durant laquelle l’activité a été un peu plus soutenue que pendant l’ensemble de la période d’étude. Il n’y a pas de différence entre la variabilité interannuelle autour de la tendance avant et après cette période de haut régime.

A des fréquences un peu plus hautes, le modèle à sauts détecte en outre des « creux » et des « bosses » peu marquées avec une succession de 5-6 périodes hautes-basses. Ces périodes ne sont toutefois pas de durée ni d’amplitude tout à fait équivalentes. Parmi les inflexions les plus marquées, signalons une « bosse » bien visible au début des années 50 qui correspond à des hivers avalancheux bien documentés, une remontée récente correspondant aux hivers assez rigoureux 2008/09 et 2009/10 et, au contraire, le « petit creux » illustrant une activité plus faible à la fin des années 80.

Modèle de régression retenu et poids relatif des covariables : La procédure stepwise fait ressortir des variables caractéristiques du manteau neigeux d’exposition Sud et de température à différentes altitudes pour un total très satisfaisant de 85% de variance expliquée. En outre, les résidus obtenus sont bien nuls en moyenne, sans structure temporelle, et de distribution interannuelle quasi gaussienne. Le modèle semble donc bien adapté à la description de la variabilité interannuelle des nombres d’avalanches à l’échelle d’un massif moyen des Alpes françaises.

La somme des covariables Varj pondérées du modèle de régression retenu (8 covariables) peut être vue comme une série temporelle. Son principal intérêt par rapport à la série des anomalies annuelles (yt). est que l’on est par définition sûr de sa signification climatique, même si, du fait des effets de masque inter-variables et des redondances entres les altitudes, l’interprétation n’est pas forcément simple. La comparaison graphique entre les nombres d’avalanches normalisés (yt) et le modèle de régression (somme des covariables Varj pondérées) confirme la très bonne adéquation du modèle linéaire aux données.

La moyenne mobile sur 5 ans augmente à partir de 1976-197, présente « une cloche » centrée autour des années 1980-90, puis revient à sa valeur initiale, semblant confirmer que cette information, présente dans les données d’avalanches, est bien d’origine climatique. L’augmentation de la moyenne mobile sur 20 ans jusqu’à l’an 2000 montre quant à elle que la légère augmentation du nombre d’avalanche sur la période d’étude à l’échelle d’un massif moyen des Alpes est bien, au moins partiellement, reliée à des facteurs climatiques et pas seulement à l’absence de filtration des observations manquantes dans cette approche. Une légère non stationnarité est mise en évidence pour la somme des covariables Varj pondérées (p-valeur de Spearman= 0.05). La principale différence entre les moyennes mobiles du modèle linéaire et les tendances à haute et basse fréquence du nombre d’avalanche par hiver sur un couloir moyen est toutefois que les moyennes mobiles contraignent l’évolution à être relativement lisse, ne permettant pas des sauts brutaux. Le travail pourrait donc être poursuivi en testant les mêmes modèles de tendances pour la série des covariables Varj pondérées que pour les décomptes d’avalanches par hiver sur un couloir moyen, de façon à mieux identifier quels sauts/ruptures sont bien d’origine climatique.

L’analyse graphique de l’évolution temporelle de chacune des covariables retenues et des scatter plots avec les anomalies annuelles (yt) montre que les corrélations sont les plus fortes avec la température minimale à 3000 m ainsi qu’avec les variables d’enneigement. Quant à la légère non stationnarité du modèle linéaire, elle est liée à la nette non-stationnarité des températures maximales et moyennes à toutes altitudes ainsi que de l’épaisseur de neige humide à 3000m. Une diminution de ces températures et une augmentation des épaisseurs de neige humide à 3000m sont en effet visibles sur la période d’étude. La hauteur de neige au sol, à 1800 et 2400m montre une légère tendance à la diminution, et ne vérifie pas non plus la condition de stationnarité du test.

Enfin, afin de tester la capacité prédictive du modèle linéaire pour les hivers avalancheux exceptionnels, les quantiles d’ordre 90 ont été calculés tant pour les anomalies annuelles (yt), que pour la somme des covariables Varj pondérées du modèle de régression. Les 5 hivers ainsi détectés pour les anomalies annuelles (yt) sont 1977/78, 1985/86, 1987/88, 1994/95 et 1998/99. Ils sont aussi bien visibles sur la série des anomalies annuelles (yt) du décompte EPA, ce qui est logique, et sont également détectés pour le modèle linéaire, ce qui indique que ce dernier fonctionne bien non seulement « en tendance » mais également « pour les pics », c'est-à-dire que les hivers d’activité avalancheuse anormale peuvent être expliqués par des anomalies dans les paramètres nivo-climatiques. En complément, l’analyse de la contribution de chacune des 8 covariables à ces 5 hivers de forte activité avalancheuse met en évidence la part importante des variables de températures pour l’hiver1998/99, alors que les autres hivers l’anomalie d’activité avalancheuse semble plus être gouvernée par l’état du manteau neigeux.

Modélisations

 

Hypothèses

 

 

Paramètre de l'aléa

Sensibilité des paramètres de l'aléa à des paramètres climatiques

Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

Fréquence annuelle des avalanches sur un couloir moyen de l’EPA

Modèle de régression établi à l’échelle d’un massif moyen des Alpes Françaises avec les données de la chaîne de modélisation Safran-Crocus-Mepra (SCM)

L’une des principales limites à l’évaluation des fluctuations climatiques en haute montagne et de leurs conséquences est la difficulté de la collecte de données, en particulier en saison hivernale. Les séries disponibles sont de ce de fait souvent imparfaites, notamment en termes de longueur et d’homogénéité. L’activité avalancheuse naturelle est directement contrôlée par la quantité et la qualité (humidité, taille de grains…, etc.) de la neige disponible. Elle constitue donc un indicateur climatique de substitution intéressant. En outre, d’un point de vue plus opérationnel, l'impact du changement climatique sur les avalanches en termes de modification de fréquence ou d’intensité est un enjeu majeur pour la gestion des risques en zone de montagne. Cet impact reste cependant peu intuitif avec, par exemple, un manteau neigeux stable ou instable pour des gammes de paramètres apparemment très comparables, et des facteurs de contrôle tels la température pouvant influencer la stabilité dans des sens opposés.

Méthodologie « temps explicite » : extraction directe de tendances

L’effet commun à l’échelle des Alpes a été recherché en moyennant les décomptes EPA à l’échelle élémentaire de leur collecte : la commune. A cette échelle, des filtres statistiques ont été développés afin d’écarter les hivers d’observation manquante. Ces filtres ont pour effet de rendre la série des estimateurs empiriques de l’effet annuel moyen « résistante » à des tests de stationnarité simples de type Spearman. Plus simplement, dans les observations filtrées, il n’y a pas d’évidence claire d’une évolution commune systématique et continue sur l’ensemble de la période d’étude.

Les estimateurs empiriques obtenus après filtration se sont toutefois révélés très variables d’un hiver à l’autre, ainsi que très sensibles à la méthode de filtration choisie, en particulier pour les hivers pour lesquels peu d’avalanches ont été enregistrées, rendant une analyse plus fine difficile. Une étude directe de la structure temporelle avec des méthodes d’analyse de séries temporelles usuelles aurait en outre présenté l’inconvénient de négliger le fait que ces estimateurs représentent déjà une moyenne sur un grand nombre d‘observations. Il a donc été choisi une approche permettant une décomposition du signal en deux étapes, d’abord en modélisant la variabilité des distributions annuelles communales, ensuite en modélisant différents types de tendances bien adaptées aux données. Les deux étapes ont été effectuées dans un contexte bayésien hiérarchique de façon à répercuter l’incertitude associée à l’obtention des estimateurs annuels sur les modèles de tendance. Ainsi, la significativité des éventuelles tendances n’est pas surestimée. En outre, des tendances assez lisses peuvent ainsi être modélisées même avec des modèles à sauts/ruptures.

Pour ce qui est des recherches de tendances, puisque les séries d’estimateurs empiriques sont stationnaires, il était inutile de rechercher quelque chose de trop simple de type « tendance linéaire sur l’ensemble de la période d’étude ». L’existence de deux autres types de tendances a donc été investiguée :

- une tendance à « basse fréquence », c'est-à-dire à une échelle temporelle de l’ordre de la moitié de la période d’étude. L’outil choisi est un modèle de deux parties linéaires séparées par une possible rupture en tendance et/ou en variance [17].

- des évolutions structurées à « fréquence moyenne ». L’outil est un modèle à sauts de type Shifting Level [18] permettant de segmenter la période d’étude en un nombre non fixé de sous-périodes. Pour une description mathématique plus complète, il convient de se reporter à [14, 15]. (…)

Méthodologie « temps implicite » : extraction de tendances par régression

Afin de déterminer les variables nivo-météorologiques les plus représentatives de l’activité avalancheuse, une régression « stepwise » a été réalisée à partir des données annuelles normalisées sur 51 ans [données de la chaîne de modélisation SCM décrites ci-dessous]. Cette technique permet de choisir les variables à inclure dans un modèle linéaire en sélectionnant ou en éliminant à chaque pas une des variables explicatives selon sa significativité statistique. Le problème de cette technique réside dans la corrélation des variables entre elles, pouvant engendrer des effets de masque. Par exemple, les données de hauteur de neige contiennent nécessairement une information déjà donnée par les précipitations.

Par cohérence avec la structure des données SCM pour laquelle l’échelle spatiale pertinente est celle du massif, le modèle de régression a été établi à l’échelle d’un massif moyen des Alpes Françaises. Les données EPA ont donc également été considérées à cette échelle pour cette partie du travail. Cela conduit à quelques faibles différences entre les fluctuations de l’activité avalancheuse estimées à l’échelle du couloir moyen. En particulier, la filtration des observations manquantes à l’échelle des massifs est très difficile, de sorte qu’elle n’a pas été effectuée. Il en résulte une légère tendance à l’augmentation sur 51 ans (+0,02/an), peu significative puisque la série reste résistante au test de stationnarité de Spearman (p-valeur= 0,08). L’anomalie annuelle yt du décompte EPA a été reliée aux anomalies annuelles des covariables Varj considérées avec βj le coefficient de pondération de chacune des variables retenues et et les résidus d’activité avalancheuse non prédits par le modèle linaire [voir équation dans l’étude].

 

(4) - Remarques générales

L’EPA et son potentiel pour la climatologie hivernale

L’EPA est une chronique d’événements initiée par l’inspecteur général des eaux et forêts Mougin dès le début du 20ième siècle. Elle a d’abord concerné la Savoie et la Haute-Savoie, puis a été progressivement étendue. La collecte de données est assurée par des agents de l’Office National des Forêts (ONF). Les observations recueillies sont centralisées dans le fichier EPA par le Cemagref. Entre 2002 et 2006, l’EPA a bénéficié d’une action de rénovation [16] grâce au soutien du Ministère chargé de l’environnement. Elle s’est traduite par une mise à jour du réseau d’observation et de la liste des couloirs suivis. La valorisation la plus courante des données de l’EPA est l’évaluation locale du risque. Les forces de l’EPA pour l’étude de la réponse de l’activité avalancheuse aux fluctuations climatiques sont néanmoins nombreuses :

- Le choix d’un échantillon de sites, pour lesquels tous les événements sont théoriquement enregistrés (à un dépassement de seuil d’observation près, qui filtre les coulées de très faible dimension).

- Un réseau d’observation bien structuré (surtout depuis 2002) d’observateurs généralement motivés.

- Un éventail de variables enregistrées intéressant.

- La longueur de la période d’observation, avec un protocole en constante évolution, mais des évolutions suffisamment modérées pour assurer une certaine continuité des séries.

- Une activité avalancheuse essentiellement naturelle (très faible proportion de déclenchements artificiels ou accidentels), et relativement peu perturbée par des ouvrages de protection.

 

En contrepartie, les principaux bémols à garder à l’esprit lors de l’analyse des résultats obtenus sont :

- Des sources d’incertitudes tellement multiples qu’il serait fastidieux de les énumérer ici : erreurs systématiques lors de l’estimation de certaines variables, erreurs de localisation de sites…, etc.

- Des variables importantes manquantes telle la distance parcourue.

- Une sur-représentation de l’activité de basse altitude par rapport à l’ensemble de l’activité naturelle du fait de l’observation humaine.

 

Parmi l’ensemble des informations disponibles dans l’EPA, le décompte d’avalanches constitue la variable la plus naturelle pour décrire la fréquence du phénomène. Elle a été étudiée à différentes échelles spatiales mais on se limitera ici aux résultats concernant les Alpes entières. L’échelle temporelle à laquelle les données ont été analysées est celle de l’année avalancheuse ou hiver au sens large incluant ainsi la fin de l’automne de l’année t et le printemps de l’année t+1. L’objectif de l’étude est de quantifier l’évolution annuelle sur un couloir moyen. En arrière plan se trouve l’idée que les fluctuations moyennes de l’activité avalancheuse à l’échelle d’un ensemble de couloirs sont liées à un forçage commun à l’échelle de la région étudiée, c'est-à-dire au climat.

 

Deux approches complémentaires ont été mises en œuvre :

- Une approche de type « temps explicite », c'est-à-dire en recherchant à relier directement les fluctuations des nombres d’avalanches au temps. L’avantage est de ne pas imposer de lien avec le climat et d’offrir ainsi un maximum de flexibilité. En contrepartie, l’interprétation climatique des éventuelles tendances mises en évidence n’est pas garantie et doit être démontrée a posteriori.

- Une approche de type « temps implicite », c’est-à-dire une recherche de tendances via des covariables nivo-météorologiques elles-mêmes dépendantes du temps. Les avantages/inconvénients sont symétriques.

Les données de la chaîne de modélisation Safran-Crocus-Mepra

La prévision du risque d’avalanche, mission confiée à Météo-France depuis 1970, repose sur un suivi régulier de l’état du manteau neigeux. Le réseau nivo-météorologique de Météo-France fournit des observations météorologiques et nivologiques. La chaîne de modèle Safran-Crocus-Mepra (SCM) a été conçue pour aider le prévisionniste à connaître l’état du manteau neigeux en dehors des mailles du réseau :

- Safran est un module d’analyse météorologique au voisinage de la surface [19]

- Crocus est un module de simulation de l’évolution du manteau [20]

- Mepra est un système expert d’analyse de la stabilité mécanique du manteau neigeux [21]

La chaîne SCM fournit donc une estimation journalière de l’évolution du manteau neigeux à l’échelle d’entités supposées homogènes, les massifs, mais en prenant en compte les effets d’altitude, de pente et d’exposition. Si elle est d’abord un outil pour la prévision du risque, elle peut aussi être utilisée pour étudier les conditions nivo-météorologiques dans le passé. Ce sont les sorties de telles simulations sur la période 1958-2009 [2, 3] qui sont utilisées ici en tant que covariables de l’activité avalancheuse: précipitations (pluie et neige), température (min, max et moyenne), vitesse de vent maximal et direction du vent maximal fournies par Safran, et, pour les 4 expositions et une pente de 40° : hauteur de neige au sol, épaisseur de neige humide et épaisseur de neige fraîche fournies par Crocus. L’ensemble de ces données a été annualisé puis normalisé pour les 51 hivers où elles étaient disponibles (1958-2009).

 

(5) - Syntèses et préconisations

Conclusions et perspectives

Ces résultats apportent de premiers éclairages assez détaillés sur l’évolution du nombre d’avalanches au cours des dernières décennies dans les Alpes françaises. Ils suggèrent en outre une bonne corrélation entre activité avalancheuse à l’échelle annuelle enregistrée par l’EPA et fluctuations du climat hivernal dans les Alpes françaises modélisés par la chaîne SCM. Ceci ouvre la voie à l’utilisation de ces données comme indicateurs climatiques, et aussi à une possible anticipation de l’évolution future de l’activité avalancheuse.

Néanmoins, il convient d’insister sur le fait que les résultats présentés traduisent un effet moyen à l’échelle des Alpes, et qu’ils n’ont donc que peu de valeur très localement pour des couloirs présentant des spécificités fortes. Plus généralement, les résultats proposés restent tributaires de l’information disponible en termes de qualité (erreurs d’observation) et de quantité, en particulier en ce qui concerne le biais lié à la faible altitude des avalanches observées par l’EPA. De même, les méthodes de traitement utilisées restent discutables et améliorables, et ce alors que les résultats obtenus en dépendent, au moins pour partie. La collecte de données au travers d’un protocole stabilisé et l’effort de développement et de validation de méthodes de traitement plus fines doivent donc être poursuivis.

Enfin, les résultats présentés résultent d’une approche à une échelle temporelle longue, l’hiver. Ils ne donnent que peu d’indications sur l’évolution des épisodes avalancheux (typologie, localisation, date d’occurrence au cours de la saison…, etc.), et n’ont donc qu’un faible intérêt pour la prévision à court terme du risque d’avalanche. Des travaux complémentaires de recherche de tendances dans l’intensité et la fréquence des épisodes avalancheux restent de ce fait à mener.

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