Réf. Müller & al. 2004 - A

Référence bibliographique complète

MÜLLER, A., JORDA, M., GASSEND, J.-M. 2004. L'occupation humaine de la vallée de l'Ubaye et les modalités du peuplement de la zone intra-alpine. Méditerranée, N° 1.2, 95–108. PDF

Résumé : Le bassin de la Haute Ubaye (situé au nord-est des Alpes-de-Haute-Provence) est bien connu par ses phénomènes érosifs et par la torrentialité récurrente qui a modelé son relief et les profils des vallées affluentes depuis la dernière glaciation. Ses reliefs sont marqués par l'héritage des phénomènes naturels et de l'anthropisation du milieu. Les auteurs font le bilan de leurs connaissances à partir de la géomporphologie et de l'archéologie de ces milieux montagnards. Les résultats des prospections des géomorphologues et des archéologues sont comparés point à point pour essayer de comprendre les différentes phases du peuplement préhistorique, historique, médiéval et moderne et leurs interactions avec le milieu montagnard. Ils démontrent l'impact des activités anthropiques dès l'apparition de l'homme dans ces paysages instables et malmenés par les aléas climatiques.

Abstract: The basin of the Upper Ubaye (situated to the northeast of Alpes-de-Hautes-Provence) is well known for its erosional phenomena and for network of rushing streams which has shaped its relief and the profiles of lateral valleys since the last glaciation. Relief is marked by the legacy of natural phenomena and humanization of the environment. The authors present the state of knowledge in geomorphology and archaeology of these mountain environments. Prospecting results on the part of geomorphologists and archeologists are compared point by point in order to try to understand the different phases of prehistory, history, medieval and modern settlement and their interactions with the mountain environment. They demonstrate the impact of human activities with the appearance of man in this unstable and mishandled landscape by the vagaries of climate.

Mots-clés

 


Organismes / Contact

• Service régional de l'archéologie de Provence-Alpes-Côte d'Azur ; ESEP 66-36 MMSH, Aix-en-Provence.
• Institut de Géographie, Université de Provence, Aix-en-Provence.
• CNRS, IRAA, Aix-en-Provence.


(1) - Paramètre(s) atmosphérique(s) modifié(s)
(2) - Elément(s) du milieu impacté(s)
(3) - Type(s) d'aléa impacté(s)
(3) - Sous-type(s) d'aléa
       

Pays / Zone
Massif / Secteur
Site(s) d'étude
Exposition
Altitude
Période(s) d'observation
Alpês françaises du Sud Vallée de la Haute-Ubaye (Alpes-de-Haute-Provence)       Holocène

(1) - Modifications des paramètres atmosphériques
Reconstitutions

 

Observations

 

Modélisations

 

Hypothèses

 


Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

 


(2) - Effets du changement climatique sur le milieu naturel
Reconstitutions

Les données palynologiques : une intervention anthropique assez tardive dans l'histoire de la végétation montagnarde

Les analyses des données palynologiques s'appuient sur les diagrammes polliniques de tourbières d'altitude de la région de Barcelonnette ; la tourbière du col de Vars, celle du lac du Marinet situé dans le massif du Chambeyron, à quelques kilomètres du site des Oullas et à la même altitude (Wegmuller, 1977a ; de Beaulieu 1977 ; Dijkstra et al, 1990).

L'histoire palynologique de la végétation postglaciaire de l'Ubaye [cf. Fig. 10] peut être subdivisée aisément en deux périodes d'inégale durée :

- un «premier postglaciaire» ou «Holocène s.l.» qui s'achève vers la transition Atlantique-Subboréal (Néolithique final). Il est caractérisé par le développement naturel, bioclimatique de la végétation forestière amorcée dès le Tardiglaciaire, qui atteint son apogée au cours de l'Atlantique, il y a 5 ou 6000 ans. On observe en particulier la précocité de la reconquête forestière à basse et moyenne altitude dès le Boiling-Allerod ; la prospérité des pineraies jusqu'au coeur de la période atlantique malgré le développement des essences mésophiles à l'étage collinéen régional (chênaie caducifoliée) ; l'essor tardif et modeste de la sapinière (deuxième moitié de l'Atlantique) qui souligne la xéricité relative affectant comme aujourd'hui, la zone intra-alpine. Dans le bassin de Barcelonnette, la limite supérieure de la forêt claire subalpine (pins cembro et premiers mélèzes) atteint alors son altitude la plus élevée au cours de «l'optimum bioclimatique holocène».

- un «deuxième postglaciaire» couvre les quatre ou cinq derniers millénaires et mérite de retenir toute notre attention. Il correspond en effet au peuplement et à l'anthropisation d'abord discrète puis définitive de la zone intra-alpine. Dans le bassin de Barcelonnette, les premiers indices palynologiques d'une intervention humaine sur le couvert forestier apparaissent tardivement au cours de l'âge du Bronze [Fig. 10]. Le phénomène se marque sur les diagrammes par un accroissement du pourcentage des pollens d'herbacées et notamment des plantes favorisées par les activités agropastorales (graminées, plantain, armoises...). Il semble que la fréquentation humaine concerne beaucoup plus alors les étages supérieurs que la moyenne montagne. C'est ainsi que le diagramme du lac du Marinet –dont le site est demeuré en permanence au-dessus de la limite forestière postglaciaire– enregistre un essor des plantes liées au pastoralisme (chénopodiacées notamment) et des apports de pollens d'espèces buissonnantes (alnus viridis, juniperus) qui reflètent sans doute la dégradation anthropique de la marge supérieure de la forêt subalpine. Le phénomène est confirmé par les diagrammes polliniques de la région de Barcelonnette où l'on observe un recul important du pin cembro et un léger essor du mélèze, essence de lumière qui a dû profiter des espaces nouvellement défrichés. C'est dans ce contexte d'une présence humaine encore diffuse, associée à un pastoralisme saisonnier d'altitude, qu'il faut corréler vraisemblablement les peintures et gravures rupestres de la Haute Ubaye antérieures au deuxième millénaire avant notre ère.

Le développement de la pression anthropique s'affirme à tous les étages au cours de l'âge du Fer, conformément à ce que l'on observe dans l'ensemble de la chaîne alpine (Wegmüller, 1977b ; Borel et al., 1984 ; Bocquet, 1991 ; Bocquet et Ballet, 1986). À l'étage subalpin (tourbières de la Clapouse et des Terres Plaines) la dégradation de la couverture forestière s'amplifie et l'on assiste à un abaissement sensible de la limite supérieure des forêts au bénéfice des pelouses pâturées. Les tourbières enregistrent aussi l'impact des défrichements qui affectent nettement cette fois les étages inférieurs de la vallée, notamment l'étage montagnard (forte régression de la courbe du sapin). L'essor du peuplement et de la mise en valeur agropastorale est souligné par l'apparition de la courbe continue des céréales (La Clapouse) et, sur le plan archéologique, par la multiplication des sites ou des vestiges attribués au deuxième âge du Fer (sépultures de Jausiers et de Peyre Haute, Courtois, 1968, 1976b).

Les diagrammes polliniques ne révèlent pas une aggravation sensible de la pression humaine au cours de la période romaine. Ce fait est sans doute à rapprocher des conclusions des archéologues et historiens sud-alpins (Barruol, 1975 ; Février, 1976) qui soulignent l'influence modeste de la romanisation sur des communautés montagnardes qui ont conservé bien souvent leur genre de vie traditionnel et leur mode d'utilisation du sol. Il faut attendre en définitive le Moyen Âge pour voir se dérouler la seconde grande phase de défrichements associée au puissant essor démographique qui caractérise alors la montagne sud alpine et trouve son apogée au début du xive siècle (Sclafert, 1959 ; Baratier, 1961). On observe alors dans les diagrammes polliniques une profonde régression des essences arborescentes, la réapparition des espèces arbustives steppiques peu exigeantes (dégradation erosive des sols) alors que la courbe des céréales est proche de son maximum historique [Fig. 10]. Ces faits sont à relier à l'essor de l'économie agropastorale et de la transhumance (Sclafert, 1959 ; Duby, 1984). En conclusion, c'est un héritage écologique largement entamé que le Moyen Âge cède à l'Époque moderne et contemporaine.

Ainsi, au cours des quatre derniers millénaires, la dégradation progressive de la couverture forestière a abouti peu à peu à la remise en cause des équilibres écologiques lentement élaborés au cours de la période antérieure. Il en est résulté une fragilisation globale des géosystèmes dont témoigne l'évolution morpho dynamique postglaciaire.

Observations

 

Modélisations

 

Hypothèses

 


Sensibilité du milieu à des paramètres climatiques
Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

 

 


(3) - Effets du changement climatique sur l'aléa
Reconstitutions

La morphogenèse postglaciaire intra-alpine

Le bassin de Barcelonnette offre un bon exemple de l'étagement des écosystèmes et des domaines morphogéniques intra-alpins dont les caractéristiques dynamiques ont évolué au cours du Postglaciaire en fonction des seuls paramètres naturels dans un premier temps, puis des défrichements et de la mise en valeur agro pastorale (Jorda, 1987). Deux «étages» morpho dynamiques résument assez bien cette évolution : le secteur médian des versants et des gradins glaciaires latéraux progressivement investis par les hommes au cours de la Protohistoire, le domaine inférieur des fonds alluviaux affectés par les crues et la torrentialité, et qui semblent avoir été colonisés beaucoup plus tardivement.

La morphogenèse postglaciaire des versants et gradins glaciaires de moyenne altitude [cf. fîg. 11]

Les dépôts postglaciaires dont l'épaisseur peut atteindre une dizaine de mètres reposent sur la roche en place qu'ils ravinent ou sur les formations morainiques wurmiennes dont ils régularisent la topographie.

L'événement morphodynamique majeur mis en évidence dans la plupart de ces stratigraphies est le renversement de tendance qui caractérise la seconde moitié de la période atlantique (post 6000 BP) et se manifeste par une agressivité érosive nouvelle (mise en place d'épandages caillouteux - fig. 11). Le phénomène met un terme à une longue période de colluvionnement à dominante limoneuse et de pédogenèses forestières (paléosol brun atlantique) contemporaine des premiers millénaires de l'Holocène (Jorda, 1980, 1987). On retrouve ainsi la bipartition du Postglaciaire évoquée à propos de l'histoire de la végétation mais avec une différence cependant : le caractère précoce de ce changement de la morphogenèse qui intervient un ou deux millénaires avant les premiers indices palynologiques et archéologiques (site des Oullas...) d'une présence humaine dans la vallée.

On est tenté tout d'abord d'attribuer l'essor de l'érosion à la dégradation des conditions climatiques qui accompagnent, notamment dans les Alpes, la fin de la période atlantique (de Beaulieu, 1977 ; Borel et al., 1984 ; Jorda, 1980, 1987). Force est de reconnaître cependant qu'un tel phénomène a dû avoir peu d'impact sur la densité, si ce n'est la nature du couvert forestier, et ne peut à lui seul expliquer l'agressivité érosive nouvelle. L'hypothèse d'une présence humaine précoce (Néolithique moyen) modifiant au moins localement l'équilibre biostasique des versants et gradins de moyenne altitude et associant ses effets à ceux de la «péjoration» climatique doit être envisagée (rupture morphodynamique d'origine climato-anthropique - fig. 10 et 11).

Cette hypothèse est renforcée par l'abondance surprenante dans la plupart des stratigraphies de cet âge (6000 à 4000 BP) de débris de charbons de bois répartis dans les sédiments limoneux et les sols enterrés ou disposés en poches et lentilles et auxquels on ne peut qu'attribuer une origine anthropique (Jorda, 1987 ; Mùller et Jorda, 1990a). À l'évidence, il ne s'agit pas encore d'une occupation permanente de la montagne mais plus probablement d'une fréquentation saisonnière itinérante accompagnée d'essartages localisés et de la pratique de brûlis sur les gradins et versants les mieux exposés.

Cette pénétration diffuse et temporaire de la montagne intra-alpine n'a eu qu'un impact très modeste et localisé sur la végétation des étages forestiers et a laissé très peu ou pas de traces du tout dans les diagrammes polliniques. Mais elle a contribué néanmoins à la déstabilisation progressive des écosystèmes, comme en témoignent nettement les stratigraphies alluviales et torrentielles de l'Ubaye et de ses principaux affluents.

L'évolution postglaciaire des vallées : un détritisme alluvial largement tributaire de la torrentialité

Globalement deux ensembles de formations alluviales se succédant dans le temps peuvent être distingués [Fig. 11] :

a. Un premier ensemble à prédominance limoneuse qui constitue une basse terrasse d'une dizaine de mètres d'altitude relative le long du cours inférieur des principaux affluents de l'Ubaye : le «Remblaiement postglaciaire principal». Cette longue phase de sédimentation plurimillénaire caractérise l'ensemble du «bassin durancien» au cours de l 'Holocène inférieur et moyen (Jorda, 1980, 1987 ; Jorda et al, 2000).
Dans le bassin de Barcelonnette l'évolution verticale de ces dépôts reflète l'histoire bioclimatique des premiers millénaires de l'Holocène [Fig. 10 et 11]. La base fréquemment caillouteuse des stratigraphies souligne l'instabilité morphoclimatique qui affecte le Dryas récent et le début du Préboréal (Jorda, 1986). Ultérieurement une récurrence torrentielle d'âge boréal, fortement marquée sur de nombreux torrents, précède la mise en place d'une séquence limoneuse à caractères hydromorphes contemporaine de la majeure partie de l'Atlantique et de la phase de plénitude des étages forestiers (datations isotopiques 14C). On assiste ainsi depuis le Boréal à un engorgement progressif des talwegs sous des apports limoneux ou limono-caillouteux d'origine proche et sans doute filtrés et piégés le long des ripisylves (fréquence des troncs de pins enracinés et fossilisés dans les sédiments alluviaux ou colluviaux de plusieurs torrents (Muller et Jorda, 1990a ; Sivan, 2002). Ces fonds de vallées mal drainés, instables, soumis à des débordements saisonniers devaient constituer au Néolithique un milieu répulsif et un obstacle à la pénétration et aux déplacements d'éventuels groupes humains fréquentant le bassin de l'Ubaye.
Le remblaiement postglaciaire principal s'achève, au cours de la seconde moitié de l'Atlantique par de nouveaux apports torrentiels caillouteux qui mettent un terme à la sédimentation limoneuse et confirment le renversement de la tendance morphodynamique observée à la même époque dans les stratigraphies des versants. La présence fréquente des charbons de bois dans ces dépôts torrentiels s'accorde avec l'hypothèse d'une intervention humaine précoce (Néolithique moyen).

b. Un second ensemble constitué de dépôts plus caillouteux et des laves torrentielles emboîtés dans la formation précédente et qui se prolongent généralement à l'aval par les grands cônes de déjection (bassin de Barcelonnette). Au cours des quatre derniers millénaires, les stratigraphies alluviales du bassin de l'Ubaye ont enregistré deux crises torrentielles majeures [Fig. 10].
La crise la plus ancienne débute à l'âge du Bronze sur certains torrents, mais elle s'affirme surtout à l'âge du Fer (Muller et Jorda, 1990a ; Garcia, 2002). Cette phase torrentielle a été reconnue et datée dans l'ensemble du bassin durancien (Jorda, 1985) et en Basse Provence (Jorda et al, 1990 ; Bruneton et al, 2002). En Ubaye, elle est responsable de l'élaboration majeure des grands cônes de déjections que la tradition attribue à tort essentiellement à la période historique. L'origine et l'intensité du phénomène sont à rechercher vraisemblablement dans l'interférence d'un accroissement de la pression anthropique à tous les étages et de la dégradation climatique fraîche et humide qui marque dans les Alpes le début du Subatlantique (Borel et al, 1984).
La même origine climato-anthropique paraît caractériser la crise torrentielle des Temps Modernes, qui a suscité au XIXe siècle la prise de conscience claire des méfaits de la déforestation et de la «surexploitation» agro pastorale du milieu montagnard. La recrudescence de l'activité érosive n'aurait certainement pas eu la vigueur qu'on lui reconnaît sans la dégradation climatique fraîche et humide dite du «Petit Âge Glaciaire» alpin (XVe- XIXe siècles) dont la réalité est maintenant bien établie.

Observations

 

Modélisations

 

Hypothèses

 


Paramètre de l'aléa
Sensibilité du paramètres de l'aléa à des paramètres climatiques
Informations complémentaires (données utilisées, méthode, scénarios, etc.)

 


 


(4) - Remarques générales

Ce texte est le résumé d'un article faisant suite aux prospections et études pluridisciplinaires menées dans la vallée de l'Ubaye. Il était destiné à être publié dans les actes du Colloque de Tende de 1991 qui n'a jamais été finalisé. Le texte à l'origine beaucoup plus long comportait les contributions des trois auteurs. Le présent document a remanié le premier manuscrit ce qui expliquait la présence de la contribution de M. Jorda bien qu'il n'ait pas relu le manuscrit final...


(5) - Syntèses et préconisations

 

Références citées :

Baratier, 1961

Barruol, 1975

Borel et al., 1984 ;

Bocquet, 1991 ;

Bocquet et Ballet, 1986

Courtois, 1968, 1976b

de Beaulieu 1977

Dijkstra et al, 1990

Duby, 1984

Février, 1976

Sclafert, 1959

Wegmuller, 1977a ; ;

Wegmüller, 1977b ;